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10/11/2010 : Feuilleton pour un aigle de passage en Lorraine

Le mercredi 6 octobre 2010, je passe la matinée sur la colline de Sion et tiens compagnie à l’équipe « migraction » qui y assure un suivi de la migration tous les matins de la mi-août à la mi-novembre.
Peu après midi, alors que viennent de passer quelques milans royaux, buses variables et éperviers d’Europe ainsi qu’une jeune bondrée tardive, nous observons 2 rapaces qui s’approchent ensemble du lieu-dit « La Grande Côte » où nous nous tenons et que nous identifions rapidement comme une buse et une jeune bondrée.
Alors que nous les observons, un 3e rapace que nous n’avions pas vu arriver, se met à cercler dans la même pompe, à env. 300m de hauteur et 400m de nous. Il semble sensiblement de la même taille que les autres mais je finis par m’apercevoir au bout de quelques secondes qu’il n’est pas du tout classique, et assez rapidement j’annonce « pomarin ». Nous essayons alors de voir et noter le maximum de critères déterminants et, alors qu’il s’éloigne en nous tournant le dos au bout d’une minute environ, nous distinguons nettement une antenne sur son dos. L’oiseau est équipé d’une balise « Argos »
Nous avions en tête que Tönn, l’aigle criard immature estonien équipé d’une balise, était en passe de pénétrer sur le territoire français pour la 3e année consécutive, mais sans vraiment y croire du fait de la probabilité très faible.
Nous passons alors en revue tout ce que nous venons d’observer.
Je penche personnellement toujours pour un pomarin alors que les collègues cherchent eux, avec l’aide des livres, à se persuader, et me persuader, qu’il s’agit de Tönn et à trouver les arguments en faveur de cette hypothèse. Mais aucun des deux ne connaît ces espèces.
Comme je n’ai pas bien vu les bases claires des rémiges primaires internes données comme diagnostiques du pomarin, je suis dubitatif et comme Tönn semble le plus probable, je suis à la fin prêt à me rallier à leur avis, ce qui, a posteriori, me surprend encore car je connais bien les deux espèces.

Le soir même, j’écris à Gunter de Smet, le responsable de la « migraction » :
« Je n'ai jamais vu un criard si proportionné "pomarin" et si clair sur le dos et les couvertures alaires, hormis les fulvescens bien entendu.
Je ne serais pas surpris qu'il y ait de l'hybridation ancienne là-dessous. »


Le dimanche 10 octobre, soit 3 jours après l’observation, la situation se complique.
Les données satellitaires d’Urmas Sellis, le responsable estonien, indiquent que ce n’est pas leur aigle Tönn que nous avons observé, mais un autre aigle. Mais alors lequel ? Le second criard estonien est en principe en Ukraine.
J’avais bien des doutes à cause du plumage qui m'avait paru bien clair, mais j'avais fini par attribuer ça à la belle luminosité de la journée. Il va donc falloir chercher plus loin.
Tönn lui est entré en France la veille au soir et a passé la nuit en vallée de Meuse près de Revin (08).
Il devrait donc transiter plus à l’ouest.

C’est Bernd Meyburg le responsable allemand du programme de recherches sur les rapaces, questionné par G. de Smet, qui nous apportera la réponse le lendemain en nous apprenant qu’il s’agit d’un de leurs oiseaux, exactement un jeune pomarin qui a été équipé à l’aire de sa balise le 25 juillet 2010 en Poméranie (Land de Mecklenburg-Vorpommern). (un pomarin de Poméranie, logique non ? )

Entretemps, avant de connaître le fin mot de l’histoire, j’échafaudais des hypothèses que j’ai relatées sur « obslorraine » :
« Le feuilleton continue.
En l'absence d'indications sur l'existence d'un autre aigle équipé sur la voie occidentale, deux hypothèses sont envisageables.
D'abord que ce soit un oiseau dont la balise ne fonctionne plus.
Ensuite que ce soit un oiseau de fauconnerie, un aigle des steppes par ex, qui ressemble beaucoup à un criard, l'espèce étant fréquemment détenue pour cette activité. »

Cette deuxième hypothèse était peu vraisemblable car l’aigle des steppes est un grand aigle avec une allure particulière.

Le lundi 11 octobre, je poste le message suivant sur obslorraine :
« Finalement, le suspens aura été de courte durée.
L'oiseau observé à Sion le 6 octobre est un jeune aigle pomarin qui a été équipé de sa balise Argos le 25 juillet 2010 à l'aire en Poméranie (NE de l'Allemagne).
Je suis à titre personnel plutôt satisfait de cette chute car la solution "criard" ne me convenait pas vraiment, même si j'en avais accepté l'idée au vu de l'antenne, pensant à Tönn.
Ma première réaction à la vue de l'oiseau à Sion avait été d'annoncer "pomarin". En effet, les couvertures alaires relativement claires et une silhouette bien proportionnée m'amenaient à cette conclusion. C'est l'observation de l'antenne qui nous avait alors inclinés vers le criard "Tönn" qui d'ailleurs se trouve être un peu plus clair que la moyenne.
Comme quoi, c'est bien souvent la première impression qui est la bonne.
Mais cela souligne aussi la difficulté qu'on peut avoir sur le terrain avec ces petits aigles. Et il suffit pour s'en convaincre de lire le "Forsman".
D'après lui, certains criards-pomarins sont indiscernables dans la nature. Et pour compliquer les choses, les deux espèces s'hybrident. »


Dans la semaine, nous recevons des précisions de Bernd Meyburg sur le trajet lorrain suivi par ce jeune pomarin et je poste un nouveau message :
« Comme je l'annonçais dans mon précédent message, le complément d'information est arrivé et je suis en mesure de préciser le trajet de l'aigle pomarin sur le plateau lorrain.
J'ai laissé en fichier joint le document cartographique à l'appui en espérant qu'il passera.
Comme vous pouvez le constater par vous-même, l'oiseau est arrivé le 4 octobre en fin d'après-midi dans le Lunévillois en provenance du NE en survolant la forêt de Mondon puis la vallée de la Meurthe.
Il a passé la nuit du 4 au 5 vers Fraimbois puis la journée du 5 un peu plus au sud, entre Gerbéviller et Giriviller, puis une nouvelle nuit, celle du 5 au 6, près de cette dernière localité.
Le 6 en milieu de matinée, il est parti plein ouest, a survolé la forêt de Charmes puis la vallée de la Moselle à hauteur de Chamagne. Sur sa lancée, il a survolé la colline de Sion un peu après midi, c'est là que nous l'avons observé, puis a continué vers l'ONO jusqu'au dessus de la forêt domaniale de Saint-Amond. Là, il a changé de cap, partant à 90° vers le SSO vers la vallée du Vair, Bulgnéville puis la bordure occidentale du grand massif forestier à l'est du Mouzon.
Son trajet est matérialisé sur le document cartographique suivant :

Voilà qui devrait nous inciter à lever le nez plus souvent quand on est sur le terrain.

Nous apprendrons dans les jours suivants que le jeune pomarin aura traversé rapidement la France en diagonale et gagné l’Espagne par les Pyrénées atlantiques.
Son trajet sera pris ultérieurement en compte par le CHN et les différents points GPS considérés comme des données individuelles, comme cela avait été fait précédemment pour l’aigle criard estonien Tönn.

Jean FRANCOIS, 5 novembre 2010

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